articles & critiques

 

   12_CouvDomBaquéL'effroi présent  

Dominique Baqué, L’EFFROI DU PRESENT, pages 228, 229, Flammarion 2009, extrait

Risque d’un lyrisme naïf et pour le moins déplacé que conjure un travail particulièrement dérangeant – qui n’est pas sans faire écho à celui d’Eric Baudelaire sur la guerre -, celui de Christophe Beauregard. Car Beauregard ne photographie pas de « vrais » SDF, mais des acteurs qui jouent à être des SDF, dont les stigmates de la rue sont le fait d’un habile maquillage, et les vêtements usés et tachés des costumes que l’on dirait volontiers de scène. Non seulement la mise en scène étonne, mais elle indigne plus d’un spectateur, arguant que la misère, bien réelle, se joue dans la rue, et que c’est elle qu’il faut documenter pour s’en faire le témoin. Mais Beauregard, parfaitement conscient du scandale provoqué par ses images, l’assume pleinement, voulant mettre en crise la perception : « Il ne s’agit pas pour moi d’un travail compassionnel, d’une volonté de rejeter la réalité, mais, à partir d’une écriture photographique, de confronter un état du langage à un état de la perception. » Et, accusant la charge polémique :

Faire des photos de clochards ou de sans abri, d’accord je peux, et j’arriverais éventuellement à les vendre si l’actualité le permet. Et puis après ? Je laisse retourner ces hommes et ces femmes à leur saleté à leur souffrance ? D’un point de vue moral, je ne suis pas sûr que ce soit très clair non plus. Or mon indignation est née justement d’un sentiment d’abandon. En pleine exhaltation de l’hédonisme, de l’individualisme et de l’ « enrichissez-vous » prôné désormais par les politiques qui nous gouvernent, plus que jamais on élude les corps souffrants.

Déranger, inquiéter, révolter le regard du spectateur pour que, peut-être, naisse un nouveau rapport au corps souffrant et exilé du SDF : tel est le pari des mises en scène de Beauregard. 

Dominique Baqué, ancienne élève de l’Ens, agrégée de philosophie et maître de conférence à l’université Paris VIII, est l’auteur de nombreux textes portant sur la question de l’image en général, et de la photographie en particulier.
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Gérard Lefort, MISERE EN SCENE, Libération. Août 2008

 

Libération, août 2007. Gérard Lefort.

 Le reportage que [Christophe Beauregard] a consacré aux SDF est tellement vrai qu’il est faux. Ces hommes et ces femmes sont des acteurs, les stigmates de la dèche sont du maquillage, et leurs habits salis, des costumes. Christophe Beauregard a effectué des repérages, organisé les prises de vue, discuté du “personnage” avec les acteurs. La mise en scène peut à tout le moins étonner, voire indigner, quand on voit qu’à longueur de trottoir, il suffit de se baisser pour photographier pour de bon toute la misère du monde. Christophe Beauregard est tellement conscient de ce « scandale » qu’il l’assume et même l’exagère. Ce qu’il souhaitait (…) , c’est « mettre en crise » la perception. « Il ne s’agit pas pour moi d’un travail compassionnel, d’une volonté de rejeter la réalité, mais à partir d’une écriture photographique, de confronter un état du langage à un état de la perception ». Ce que le photographe a entrepris a l’allure d’un roman ou d’un film. La photographie est à priori un enregistrement du réel. C’est cet a priori que Beauregard a voulu mettre en péril. En ajoutant que fiction ou documentaire, dès que l’on choisit un cadre, on découpe, on tranche, on sélectionne, on invente.

Gérard Lefort est un critique français de cinéma. Il est redacteur en chef du service Culture au journal Libération

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Paparazzi Couv004_web

Extrait du catalogue PAPARAZZI ! PHOTOGRAPHES STARS ET ARTISTES au CENTRE POMPIDOU-METZ, 2014

Christophe Beauregard est un artiste français qui place la question de l’artifice au coeur de sa recherche. Connu pour des séries sur les sans domicile fixe, l’univers de l’enfance ou celui de l’entreprise, il a souvent recours au maquillage et à la reconstitution. Avec « Hush… Hush », il fait appel à un paparazzi professionnel qui revêt les tenues utilisées lors de ses planques afin de mettre en évidence l’un des aspects de ce métier : le travestissement. À la technique de la dissimulation s’ajoute celle du déguisement : le photographe, en se fondant dans le décor, devient invisible aux yeux de sa proie et peut se saisir de l’image convoitée. L’art du camouflage permet ainsi de pourvoir à cette quête d’images susceptibles d’alimenter les magazines people. Le leurre est ici mis à profit et se décline à travers plusieurs mises en scène d’une parfaite artificialité : à l’hôpital, à l’hôtel Lutetia, au bois de Boulogne, à la mairie du 7e arrondissement à Paris. Le métier de paparazzi se rapproche alors curieusement de la performance d’acteur.

______________________________________________________________________________KATE MOSS A PARIS, FRANCE

Audrey Illouz, critique d’art. Texte de l’exposition UNDER COVER à la GRK Gallery, 13 au 30 novembre 2015

Christophe Beauregard – Under Cover

Under Cover, le titre de l’exposition personnelle de Christophe Beauregard, rappelle la posture du détective, de l’espion ou du paparazzi tentant de passer inaperçu à la vue de celui qu’il cherche à épier.  Cette  dimension clandestine et illicite implique souvent un camouflage de l’identité – un sujet récurrent dans le travail du photographe, que celui-ci s’intéresse aux marques laissées par les opérations de détatouage, aux hybridations provoquées par les déguisements d’enfants ou aux paparazzis et à leurs techniques d’approche.

La série Pentimento s’attache au phénomène de détatouage, au retrait volontaire d’un signe tracé sur le corps. Il ressort de ces tentatives d’effacement un effet cicatriciel, une marque indélébile, sorte de négatif imprimé à même la chair. Pentimento fait référence à un terme pictural selon lequel le peintre effectue une modification sur la toile pendant son processus de création. Généralement cachées sous une couche de peinture, il arrive que ces modifications deviennent visibles sous l’effet du temps. La série établit un parallèle entre un phénomène pictural et sa transposition contemporaine à l’échelle du corps. Les photographies se doublent d’ailleurs d’une dimension ornementale renforcée par la saisie des corps dans leur environnement. 

Les photographies de la série Devils in Disguise procèdent d’une mise en scènePrenant pour toile de fond la forêt, un enfant déguisé est saisi en pleine action dans une posture héroïque, offensive ou défensive rappelant les actions des (super) héros vernaculaires dont s’inspirent ces postures. Chaque mise en scène procède de la fusion de deux personnages hybridés : à l’image de leur accoutrement, les petits héros portent alors des noms composites tels des mots-valises (le costume de Hulk et le ceinturon de Lucky Luke donnant lieu à Hulkluck, la cape de Batman et le bonnet du père Noël à Christmasman…). Ces créatures évoquent  les hybridations de Ralph Eugene Meatyeard ici débarrassées de leur monstruosité pour laisser place à une imagerie populaire dont les signes sont immédiatement identifiables.

 C’est sans doute dans la série Hush… Hush que la notion de camouflage apparaît de manière plus flagrante. Christophe Beauregard a demandé à un paparazzi de porter les tenues qu’il utilise lors de ses planques. Camouflage militaire, touriste de retour à son palace, serveur, ou sapeur-pompier sont autant de travestissements imaginés par les paparazzis pour traquer leur cible. Inversant les rôles et renversant le point de vue, le photographe ne s’intéresse plus à la cible mais aux moyens mis en œuvre pour la traque et pointe ainsi l’envers du décor. Ce renversement de point de vue est d’autant plus perceptible lorsque le photographe s’attaque à Kate Moss non pas pour traquer la star (ici saisie dans un cliché surexposé invendable à la presse) mais pour montrer la scène : une meute de photographes prêts à fondre sur leur proie. Dans la construction de l’image, la théâtralité de la scène est renforcée par la présence d’éclairage aux balcons, l’ouverture des fenêtres. La démultiplication outrancière de l’acte photographique produit une forme d’obscénité.  Seul l’artiste se tient ici à distance de la scène dans une posture de retrait.

Qu’elles s’attaquent au corps ou à l’imagerie populaire à travers un signe effacé, une représentation vernaculaire ou un dispositif de saisie, ces métamorphoses passagères pointent des transformations sociétales et portent sur la fabrication même d’une image.

 Audrey Illouz, critique d’art.
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CM1

Nicolas Thély, universitaire et critique d’art. PHOTOGRAPHES DES PASSIONS ORDINAIRES, 2013

Photographiant les plus illustres personnages de la galaxie people et culturelle, Christophe Beauregard a l’art de décoder la manière dont une personne négocie avec son apparence. Depuis le milieu des années 2000, en contre champ de son impressionnante carrière professionnelle, il a décidé de se consacrer à l’étude des symptômes de l’individualisme contemporain. Avec beaucoup d’audace et d’intuition, il traque ainsi au fil des clichés cet indicible moment où celles et ceux qui sont en apparence sans histoire incarnent, respirent et transpirent cet état d’esprit propre aux sociétés post-modernes : l’envie d’être unique tout en étant conforme aux normes.

C’est la raison pour laquelle, ses photographies prennent exclusivement l’aspect de portraits d’hommes et femmes anonymes qui s’affichent dans leur singularité apparente. Mais derrière l’aspect flatteur de ces clichés aux cadrages et aux lumières académiques, Christophe Beauregard met systématiquement en tension le désir de regarder du spectateur et les failles psychologiques des sujets photographiés. Car ces portraits, qu’ils soient réalisés sur le vif ou bien savamment mis en scène, n’ont pas pour vocation de circuler dans le temps furtif du coup d’œil des magazines et des tabloïds. Ils aspirent au contraire à d’autres dimensions temporelles et expériences esthétiques : ils s’accrochent ainsi sur les murs des espaces d’exposition ou bien se retrouvent dans le temps flottant des publications d’artiste.

Dans cet ancrage artistique qui fait parfois de l’œuvre un document, on peut interpréter le travail photographique de Christophe Beauregard comme une saisissante étude anthropologique sur les passions ordinaires qui œuvrent en silence et qui sculptent les comportements de tout à chacun. Ses séries photographiques montrent en effet comment le corps fait les frais de cette obsession contemporaine de donner un sens à son existence : il devient ainsi l’objet de retouche chirurgicale (Chirurgie, 2005), d’artialisation spontanée (Pentimento, 2011), d’une souffrance affligée par une désocialisation accidentelle (Semantic tramps, 2008) ou trivialement un socle pour terminaux numériques (Technomades, 2008). Dans cette incroyable collection de portraits se glisse une série désertée de toute présence humaine réalisée durant l’hiver 2008, et ironiquement intitulée Las Vegas : elle montre un ensemble de pavillons spécialement décorés pour les fêtes de fin d’années : un spectacle mortifère de lumières qui illuminent la nuit des classes moyennes.

Nicolas Thély est critique d’art et Professeur des universités en art, esthétique et humanités numériques. Université Rennes 2 ________________________________________________________________________________

SEMANTIC TRAMPS

François Saint-Pierre, INVENTER LA PRESENCE. Lectoure 2006-2008, page 54-60

Pointer une crise de la représentation, introduire une distance critique sur les images qu’on nous donne à voir est aussi le propos de Christophe Beauregard dans Semantic Tramps, série de douze portraits de sans-abri. Les personnes qui figurent en gros plan dans ces images riches en détail, de format 60 x 60 cm, sont en fait des acteurs professionnels. 

(…) En recourant à la mise en scène avec des acteurs maquillés, Christophe Beauregard, dans une démarche proche du théâtre, peut pousser plus loin la description de la condition des sans-abri et redonner une visibilité à des personnes devenues transparentes. Pas plus que Baudelaire sur la guerre en Irak, il ne cherche à documenter un scandale omniprésent que nous côtoyons tous au quotidien. Sa démarche en forme de provocation dénonce l’illusion selon laquelle nous aurions besoin de plus d’information pour réagir.
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