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Extraits du texte du catalogue SARI, par Dominique Baqué, photographies Christophe Beauregard

TOUS LES SOIRS DU MONDE 

” Que ce soit celui du SDF, chu, déchu, sur les trottoirs, les quais de métro, du visage transformé, performé par la chirurgie esthétique, de ceux qui se revendiquent d’une famille ou de ceux qui jouent avec costumes et artifices, le corps est au cœur de l’œuvre de Christophe Beauregard. Mais un corps toujours scénographié, voire théâtralisé, jamais saisi selon les règles obsolètes de l’instant décisif ou les codes d’urgence du photoreportage.

Christophe Beauregard prend son temps. Il prend du temps, et en demande au sujet qu’il choisit.

Aux antipodes de cette obscurité grise qui enveloppe les SDF comme un piège mais aussi comme un refuge, voici donc le monde solaire de l’enfance, que l’artiste capte au cœur du village de Sari d’Orcino, en Corse du Sud – la série s’intitulant d’ailleurs « Sari ».

Conçue durant une période d’oisiveté chez le photographe, empreinte de ce singulier mélange de léger ennui, de nonchalance mais aussi d’ouverture, de disponibilité à l’autre et au monde, de rêverie aussi, « Sari » met en scène des enfants et des adolescents, beaux et rayonnant de cette existence encore vivace et libre qui n’appartient qu’à la jeunesse, dans le cadre de leurs jeux, de leurs activités, de leur sommeil aussi. (…)

Entre mer, soleil, maisons, cavernes et forêts, c’est une allégorie de l’Eden perdu qui semble se déployer ici. Pour autant, toute part de lumière recèle son inévitable part d’ombre, et ne voir dans l’enfance que l’innocence relèverait d’une mièvre naïveté. Or il n’entre aucune mièvrerie dans les images de Christophe Beauregard. Bien au contraire : elles sont fortes, puissantes, brutes, aussi. Mais davantage encore : quelque chose sourd souvent derrière la belle apparence, quelque chose d’impalpable et de difficilement définissable, qui relève d’une menace dont on ne sait si elle va se préciser et s’actualiser, ou non.

A regarder au plus près les photographies, on peut ainsi voir se nouer un échange dialectique entre le jeune garçon paisiblement endormi dans le repli de sa caverne, au pur visage nimbé de lumière, et le fusil qui l’accompagne, érigé à côté de lui, tel une menace de mort possible, ou encore, décrypter dans ce geste si tendre, si affectueux, de la petite fille posant devant des chaises de plastique empilées, qui caresse de sa main l’oreille de son chien devenu peluche, une tout autre scène : l’attachement mortifère à l’un des chiens les plus meurtriers de la meute.

(…) En fait, la force singulière qui émane de « Sari » vient justement de cette dialectique sans cesse à l’œuvre dans les images, entre grâce innocente et menace, pureté et impureté, promesse de vie et mort sous-jacente. Ainsi la chasse, qui est comme le fil conducteur de la série, trouve-t-elle son aboutissement dans une carcasse de sanglier percée d’une balle, autour de laquelle, déjà, s’affairent les guêpes. Le cadavre est là, rouge et blafard, suintant de glaire et de sang : réminiscence du « Bœuf écorché » de Rembrandt, bien sûr, mais aussi et surtout des lourdes chairs peintes par Lucian Freud, à la fois épaisses et translucides, blanchâtres, d’où sourdent les veines bleutées.(…)

(…) Entre Genèse et cadavre, les corps libres des enfants s’ébattent, jouent et réinventent, peut-être, l’Eden perdu.

______________________________________________________________________________KATE MOSS A PARIS, FRANCE

Audrey Illouz, critique d’art. Texte de l’exposition UNDER COVER à la GRK Gallery, 13 au 30 novembre 2015

Christophe Beauregard – Under Cover

Under Cover, le titre de l’exposition personnelle de Christophe Beauregard, rappelle la posture du détective, de l’espion ou du paparazzi tentant de passer inaperçu à la vue de celui qu’il cherche à épier.  Cette  dimension clandestine et illicite implique souvent un camouflage de l’identité – un sujet récurrent dans le travail du photographe, que celui-ci s’intéresse aux marques laissées par les opérations de détatouage, aux hybridations provoquées par les déguisements d’enfants ou aux paparazzis et à leurs techniques d’approche.

La série Pentimento s’attache au phénomène de détatouage, au retrait volontaire d’un signe tracé sur le corps. Il ressort de ces tentatives d’effacement un effet cicatriciel, une marque indélébile, sorte de négatif imprimé à même la chair. Pentimento fait référence à un terme pictural selon lequel le peintre effectue une modification sur la toile pendant son processus de création. 

(…) Les photographies de la série Devils in Disguise procèdent d’une mise en scènePrenant pour toile de fond la forêt, un enfant déguisé est saisi en pleine action dans une posture héroïque, offensive ou défensive rappelant les actions des (super) héros vernaculaires dont s’inspirent ces postures. 

(…) C’est sans doute dans la série Hush… Hush que la notion de camouflage apparaît de manière plus flagrante. Christophe Beauregard a demandé à un paparazzi de porter les tenues qu’il utilise lors de ses planques. Camouflage militaire, touriste de retour à son palace, serveur, ou sapeur-pompier sont autant de travestissements imaginés par les paparazzis pour traquer leur cible. Inversant les rôles et renversant le point de vue, le photographe ne s’intéresse plus à la cible mais aux moyens mis en œuvre pour la traque et pointe ainsi l’envers du décor. (…)

Qu’elles s’attaquent au corps ou à l’imagerie populaire à travers un signe effacé, une représentation vernaculaire ou un dispositif de saisie, ces métamorphoses passagères pointent des transformations sociétales et portent sur la fabrication même d’une image.

 Audrey Illouz, critique d’art.
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Extrait du catalogue PAPARAZZI ! PHOTOGRAPHES STARS ET ARTISTES au CENTRE POMPIDOU-METZ, 2014

Christophe Beauregard est un artiste français qui place la question de l’artifice au coeur de sa recherche. Connu pour des séries sur les sans domicile fixe, l’univers de l’enfance ou celui de l’entreprise, il a souvent recours au maquillage et à la reconstitution. Avec « Hush… Hush », il fait appel à un paparazzi professionnel qui revêt les tenues utilisées lors de ses planques afin de mettre en évidence l’un des aspects de ce métier : le travestissement. À la technique de la dissimulation s’ajoute celle du déguisement : le photographe, en se fondant dans le décor, devient invisible aux yeux de sa proie et peut se saisir de l’image convoitée. L’art du camouflage permet ainsi de pourvoir à cette quête d’images susceptibles d’alimenter les magazines people. Le leurre est ici mis à profit et se décline à travers plusieurs mises en scène d’une parfaite artificialité : à l’hôpital, à l’hôtel Lutetia, au bois de Boulogne, à la mairie du 7e arrondissement à Paris. Le métier de paparazzi se rapproche alors curieusement de la performance d’acteur.
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Nicolas Thély, universitaire et critique d’art. PHOTOGRAPHES DES PASSIONS ORDINAIRES, 2013

Photographiant les plus illustres personnages de la galaxie people et culturelle, Christophe Beauregard a l’art de décoder la manière dont une personne négocie avec son apparence. Depuis le milieu des années 2000, en contre champ de son impressionnante carrière professionnelle, il a décidé de se consacrer à l’étude des symptômes de l’individualisme contemporain. Avec beaucoup d’audace et d’intuition, il traque ainsi au fil des clichés cet indicible moment où celles et ceux qui sont en apparence sans histoire incarnent, respirent et transpirent cet état d’esprit propre aux sociétés post-modernes : l’envie d’être unique tout en étant conforme aux normes.

C’est la raison pour laquelle, ses photographies prennent exclusivement l’aspect de portraits d’hommes et femmes anonymes qui s’affichent dans leur singularité apparente. Mais derrière l’aspect flatteur de ces clichés aux cadrages et aux lumières académiques, Christophe Beauregard met systématiquement en tension le désir de regarder du spectateur et les failles psychologiques des sujets photographiés. 

Dans cet ancrage artistique qui fait parfois de l’œuvre un document, on peut interpréter le travail photographique de Christophe Beauregard comme une saisissante étude anthropologique sur les passions ordinaires qui œuvrent en silence et qui sculptent les comportements de tout à chacun. Ses séries photographiques montrent en effet comment le corps fait les frais de cette obsession contemporaine de donner un sens à son existence : il devient ainsi l’objet de retouche chirurgicale (Chirurgie, 2005), d’artialisation spontanée (Pentimento, 2011), d’une souffrance affligée par une désocialisation accidentelle (Semantic tramps, 2008) ou trivialement un socle pour terminaux numériques (Technomades, 2008). 

Nicolas Thély est critique d’art et Professeur des universités en art, esthétique et humanités numériques. Université Rennes 2
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Dominique Baqué, L’EFFROI DU PRESENT, pages 228, 229, Flammarion 2009, extrait

Risque d’un lyrisme naïf et pour le moins déplacé que conjure un travail particulièrement dérangeant – qui n’est pas sans faire écho à celui d’Eric Baudelaire sur la guerre -, celui de Christophe Beauregard. Car Beauregard ne photographie pas de « vrais » SDF, mais des acteurs qui jouent à être des SDF, dont les stigmates de la rue sont le fait d’un habile maquillage, et les vêtements usés et tachés des costumes que l’on dirait volontiers de scène. Non seulement la mise en scène étonne, mais elle indigne plus d’un spectateur, arguant que la misère, bien réelle, se joue dans la rue, et que c’est elle qu’il faut documenter pour s’en faire le témoin. Mais Beauregard, parfaitement conscient du scandale provoqué par ses images, l’assume pleinement, voulant mettre en crise la perception : « Il ne s’agit pas pour moi d’un travail compassionnel, d’une volonté de rejeter la réalité, mais, à partir d’une écriture photographique, de confronter un état du langage à un état de la perception. » Et, accusant la charge polémique :

Faire des photos de clochards ou de sans abri, d’accord je peux, et j’arriverais éventuellement à les vendre si l’actualité le permet. Et puis après ? Je laisse retourner ces hommes et ces femmes à leur saleté à leur souffrance ? D’un point de vue moral, je ne suis pas sûr que ce soit très clair non plus. Or mon indignation est née justement d’un sentiment d’abandon. En pleine exhaltation de l’hédonisme, de l’individualisme et de l’ « enrichissez-vous » prôné désormais par les politiques qui nous gouvernent, plus que jamais on élude les corps souffrants.

Déranger, inquiéter, révolter le regard du spectateur pour que, peut-être, naisse un nouveau rapport au corps souffrant et exilé du SDF : tel est le pari des mises en scène de Beauregard. 

Dominique Baqué, ancienne élève de l’Ens, agrégée de philosophie et maître de conférence à l’université Paris VIII, est l’auteur de nombreux textes portant sur la question de l’image en général, et de la photographie en particulier.
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Gérard Lefort, MISERE EN SCENE, Libération. Août 2008

Libération, août 2007. Gérard Lefort.

 Le reportage que [Christophe Beauregard] a consacré aux SDF est tellement vrai qu’il est faux. Ces hommes et ces femmes sont des acteurs, les stigmates de la dèche sont du maquillage, et leurs habits salis, des costumes. Christophe Beauregard a effectué des repérages, organisé les prises de vue, discuté du “personnage” avec les acteurs. La mise en scène peut à tout le moins étonner, voire indigner, quand on voit qu’à longueur de trottoir, il suffit de se baisser pour photographier pour de bon toute la misère du monde. Christophe Beauregard est tellement conscient de ce « scandale » qu’il l’assume et même l’exagère. Ce qu’il souhaitait (…) , c’est « mettre en crise » la perception. « Il ne s’agit pas pour moi d’un travail compassionnel, d’une volonté de rejeter la réalité, mais à partir d’une écriture photographique, de confronter un état du langage à un état de la perception ». Ce que le photographe a entrepris a l’allure d’un roman ou d’un film. La photographie est à priori un enregistrement du réel. C’est cet a priori que Beauregard a voulu mettre en péril. En ajoutant que fiction ou documentaire, dès que l’on choisit un cadre, on découpe, on tranche, on sélectionne, on invente.

Gérard Lefort est un critique français de cinéma. Il est redacteur en chef du service Culture au journal Libération